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Kew Gardens : ce qu’une permacultrice y observe

Vue de la serre Palm House de Kew Garden avec un avion qui survole

Kew Gardens et le design régénératif : une visite qui interroge

J’avais envie de voir Kew Gardens depuis longtemps. Le haut lieu de la botanique mondiale, 260 ans d’histoire, des milliers d’espèces venues des quatre coins de la planète. Je m’attendais à être impressionnée. Je l’ai été, mais pas toujours pour les raisons que j’anticipais.

Kew est un lieu magnifique. On y apprend énormément, sur les espèces et sur l’histoire de la botanique mondiale. J’y suis allée en permacultrice, avec cette question en tête qui m’accompagne de plus en plus : comment construire des ponts entre des grandes institutions scientifiques telle que Kew Gardens et le design régénératif, même quand la manière de nommer les choses diverge ?

Le Carbon Garden

vue du carbon garden de Kew avec le climate stripes garden et l'architecture fongique de MizziLa première chose que j’ai cherchée, c’est le Carbon Garden. Récemment inauguré, c’est l’un des projets phares de Kew en ce moment. Un jardin pédagogique entier consacré au rôle des plantes et des champignons dans le cycle du carbone. Le pavillon, conçu par l’architecte maltais Jonathan Mizzi, s’inspire de l’architecture fongique. Les vivaces sont plantées pour évoquer les climate stripes, ces bandes colorées qui visualisent le réchauffement depuis 1850. C’est un beau projet, bien exécuté.

Et pendant que je lisais les panneaux, j’entendais les avions amorcer leur descente vers Heathrow. Kew est directement sous l’un des couloirs d’approche. Toutes les cinq minutes environ, tout au long de ma visite. Mais il y a quelque chose de vertigineux à lire un panneau sur la séquestration carbone avec ce bruit de fond.

Le jardin d’ombre

Le jardin d'ombre et ses espèces comestibles - Kew gardenJe suis tombée sur un jardin d’ombre, discret, sans grande signalétique. Des bois inoculés de champignons. De l’ail des ours. Des fougères comestibles. Personne ne s’y arrêtait vraiment.

Ce jardin fait exactement ce que j’enseigne dans mes formations de jardin-forêt. Il utilise les strates, il travaille avec l’ombre plutôt que contre elle, il intègre des espèces comestibles peu connues. C’est de la permaculture sans le nom, pratiquée dans un coin tranquille pendant que le Carbon Garden accueille les groupes scolaires.

Le no-dig bed

Puis j’ai vu le no-dig bed. Une étiquette claire, un concept que beaucoup de jardiniers connaissent aujourd’hui. Sauf que le sol était largement nu, et l’arrosage en surface arrosait autant le vide que les plantes.

Un no-dig bed avec le sol à nu, c’est une contradiction dans les termes. Toute la logique du no-dig repose sur la protection du sol vivant : le couvrir, ne jamais l’exposer. Un sol nu perd son humidité, se croûte, s’appauvrit. C’est exactement ce qu’on cherche à éviter.Le no-dig bed non couvert à Kew garden

Je me suis assise sur un banc. Un grand moment de solitude m’a envahie.

L’école d’horticulture

L’école d’horticulture de Kew forme les professionnels de demain. Ses parterres potagers étaient impeccables… au sens littéral. Pas une adventice. Les planches elles-mêmes étaient quasiment nues, avec quelques légumes plantés çà et là, davantage comme un décor que comme une production. Des allées pavées de plus d’un mètre cinquante séparaient les planches entre elles.

Je comprends la logique pédagogique : montrer la maîtrise technique avant tout. Mais ce que ces parterres transmettent aussi, c’est une vision du jardin comme espace à contrôler plutôt qu’à accompagner. Pas de paillage. Peu de plantes compagnes. Pas de place pour l’imprévu. Les futurs horticulteurs apprennent à produire, pas à concevoir avec le vivant.

Dans ce même coin sud-est du jardin, trois espaces se côtoient sans sembler se parler.

30 degrés et arrosage à midi

Le jour de ma visite, il faisait 30 degrés. Exceptionnel pour un mois de mai. Les arrosages automatiques fonctionnaient à plein régime, à l’heure de midi, en plein soleil. C’est le pire moment possible pour arroser : l’eau s’évapore avant même d’atteindre les racines. C’est une pratique que j’enseigne à éviter dès les premières heures de formation. Et sur l’ensemble du site, la gestion de l’eau brille par son absence : pas de récupération visible, pas d’explication au public.

rain garden du Carbon garden de Kew gardens - design régénératifC’est d’autant plus frappant que le Carbon Garden lui-même intègre un rain garden : le toit du pavillon dirige l’eau de pluie vers une zone de rétention. C’est là, pensé, expliqué. Mais le lien entre ce geste et les pratiques du reste du site n’est nulle part établi.

La question qui reste

Kew s’est engagée à devenir « climate positive » d’ici 2030. C’est un engagement sérieux, avec une stratégie publiée, un partenaire énergétique, des travaux en cours sur les pompes à chaleur et les serres.

Comment une institution de cette envergure, qui se positionne publiquement sur le changement climatique, peut-elle présenter de tels écarts entre ce qu’elle dit et ce qu’elle fait ? Je ne pose pas cette question pour accabler Kew. Cette dissonance entre l’ambition affichée et le geste quotidien, on la retrouve dans beaucoup d’institutions qui ont amorcé un virage climatique sans avoir encore eu le temps, ou les moyens, de le faire descendre jusqu’aux pratiques de terrain.

Alors pourquoi cet écart ?

Je pense que c’est une question d’inertie. En design régénératif, on parle d’échelle de permanence : les éléments les plus stables d’un système, le climat, la topographie, sont aussi les plus difficiles à changer. Les institutions obéissent à la même logique. Les serres de Kew, ses collections, ses pratiques horticoles transmises de génération en génération, tout cela a une masse que quelques années d’engagement climatique ne retournent pas facilement. La communication évolue vite. Les gestes, eux, prennent du temps.

Et pourtant, l’institution n’ignore rien de tout cela.

Savoir ce qu’il faudrait faire et le faire sont deux choses différentes. Kew en est la démonstration involontaire.

Ce jour-là, j’ai fait ce que le design régénératif place au fondement de tout projet : lire un système, chercher ses cohérences et ses incohérences, ne pas s’arrêter à ce qui est affiché. Ce que j’ai vu, c’est une institution qui regarde le monde avec une acuité remarquable, et qui se regarde elle-même de façon encore sélective.

Avant de m’intéresser à la permaculture, je ne me serais sans doute pas attardée dans ce jardin d’ombre. J’aurais été émerveillée par les serres, impressionnée par les collections. J’aurais peut-être remarqué l’arrosage de midi comme un gaspillage, sans en comprendre les enjeux réels. La permaculture m’a appris à regarder autrement, pas seulement à jardiner autrement.

Ce regard, chacun peut le cultiver. Un visiteur peut s’attarder dans le coin discret plutôt que de se précipiter vers le jardin spectaculaire. Un citoyen peut s’autoriser à questionner la cohérence entre ce qu’une institution affiche et ce qu’elle pratique, avec curiosité, sans procès. Et une permacultrice peut apprendre à reconnaître ses propres gestes sous d’autres noms et voir dans ce fossé lexical une invitation au dialogue, plutôt qu’une frontière.

Ce dialogue entre la botanique institutionnelle et le design régénératif existe déjà, le jardin d’ombre en est la preuve silencieuse. Ce qui manque, c’est un vocabulaire commun. Cette journée à Kew m’a laissée avec bien plus que des questions : elle m’a laissée avec de l’espoir.

Vue sur l'un des étangs de Kew gardens où niche un héron - design régénératif

Envie d’aller plus loin ? Si cette visite à Kew vous a donné envie de regarder votre propre jardin autrement, ma formation Concevoir un jardin nourricier et résilient est peut-être faite pour vous. Nous y explorons ensemble comment lire un espace, travailler avec le sol vivant et concevoir avec le vivant plutôt que contre lui. Parce que la cohérence entre ce qu’on sait et ce qu’on fait, ça commence dans son propre jardin. 

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