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Faune sauvage et permaculture : blaireau, pic épeiche et chevreuil dans le design

Le pic épeiche - Chasser charmer

Gérer la faune sauvage en permaculture

Quand la faune sauvage s’invite dans un projet de permaculture, on fait quoi ? Un blaireau qui creuse sous la prairie, un pic épeiche qui tambourine en façade, des chevreuils qui traversent le terrain comme si les clôtures n’existaient pas. Aux Marguerites, dans les Ardennes namuroises, la cohabitation avec la faune sauvage fait partie du quotidien (Je me suis d’ailleurs dit, en allant voir le magnifique film « Le Chant des Forêts », que nous avions beaucoup de chance que cela soit le cas). Récit d’un apprentissage en trois actes.

Qui habite chez qui ?

Il y a des matins où je me demande qui habite chez qui.

entrée de terrier du blaireauEn bas de la prairie, un blaireau a élu domicile. Et quand je dis « élu domicile », je parle d’une trou d’entrée de la taille d’un petit cratère, avec un monticule de terre fraîche qui grossit à vue d’oeil. Sur la façade de la maison, un pic épeiche a décidé que le bardage en bois ferait un excellent tambour et, accessoirement, un garde-manger. Quant aux chevreuils, ils traversent le terrain comme on prend un raccourci familier (la fameuse « ligne de désir »), en se glissant sous les clôtures sans même ralentir.

J’avoue que le moment d’émerveillement passé, ma première réaction n’a pas toujours été zen. Quand vous découvrez des trous dans votre bardage tout neuf ou un champs de mine dans votre prairie, l’envie de « faire quelquechose » est forte. Mais la permaculture m’a appris, et continue de m’apprendre, à poser une question différente avant d’agir. Pas « comment je m’en débarrasse? » mais « qu’est-ce que cet animal fait ici et qu’est-ce qu’il m’apprend sur mon terrain? »

Voici donc l’histoire de trois (il y en a bien plus) de mes cohabitants sauvages et de ce que j’ai compris en apprenant à vivre avec eux.

Petit détour par le design

Faune sauvage et permaculture : pourquoi ce n’est pas un « à-côté »

Avant de plonger dans les histoires de terrain, un mot de contexte pour celles et ceux qui débutent en permaculture.

Quand on conçoit un lieu de vie en permaculture, on commence par observer. Longuement. Le soleil, le vent, l’eau, les accès, la végétation existante. ET la faune. Les déplacements des animaux sauvages sont ce qu’on appelle un secteur: une énergie qui traverse votre terrain et sur laquelle vous n’avez pas de contrôle direct. Au même titre que le vent ou le ruissellement.

L’idée est de cartographier ces flux avant de décider quoi que ce soit. Par où passent les chevreuils? Où niche le pic? Où est le terrier? Ensuite, pour chaque flux, on choisit: est-ce qu’on le bloque? Est-ce qu’on le canalise? Ou est-ce qu’on l’accueille?

Il existe même un outil, l’Echelle de Permanence, développé dans les années 50 par l’australien P.A. Yeomans. Et adapté par Dave Jacke, cette échelle place la végétation et faune sauvage avant les bâtiments dans l’ordre des priorités de design! En clair, on ne déplace pas un terrier de blaireau aussi facilement qu’une clôture. Pour ma part, j’estime que, si c’est faisable (n’allez pas démolir votre maison, hein), c’est dans cet ordre là qu’il faut penser.

Aux Marguerites, j’ai trois cas de figure bien distincts. Trois animaux, trois stratégies: accueillir, détourner, laisser passer.

Le blaireau: accueillir l’ingénieur du sol

Un cohabitant discret mais costaud

le blaireau est un animal nocturne capturé par camera de nuit

Mon blaireau, je ne le croise jamais. C’est un animal nocturne, qui sort à la tombée du jour et rentre avant l’aube. Ce que je vois, ce sont les traces qu’il laisse. Des coulées bien nettes dans l’herbe, empruntées nuit après nuit, toujours aux mêmes endroits. Des petits trous remplis de crottes le long de ces sentiers (ses « pots »). Parfois des amas de paille sortis du terrier: le blaireau fait le ménage.

Ce qui m’impressionne surtout, c’est le terrier lui même. Le blaireau européen est le plus grand terrassier de la faune européenne. Il peut déplacer jusqu’à 40 tonnes de terre pour construire son réseau souterrain. Ce ne sont pas de simples trous. Ce sont de véritables cités souterraines, avec des chambres tapissées de litière et plusieurs entrées.coulée de blaireau

Et concrètement, il sert à quoi?

C’est là que ça devient passionnant. Le blaireau est ce qu’on appelle en écologie une espèce ingénieur. Un peu comme le castor pour les milieux aquatiques. Par son activité, il transforme physiquement son environnement et cette transformation profite à tout un cortège d’autres espèces.

Des chercheurs ont étudié ce qui se passe dans le sol autour des terriers de blaireaux. En remontant de la terre profonde en surface, ce terrassier enrichit le sol en minéraux. Résultat: autour des tanières, on trouve des communautés végétales qu’on ne trouve nulle part ailleurs à proximité. Pour moi qui concentre le travail aux Marguerites sur la régénération naturelle, c’est bingo!

une taupe mangée par le blaireauEt ce n’est pas tout. Le blaireau aère les sols, favorise la germination des graines et participe à leur dispersion en transportant noyaux et pépins intacts dans ses déjections. Ses terriers servent de refuge à d’autres espèces : renards, lapins, chats forestiers, chauves-souris … et peut-être quelques Nutons, qui sait? En consommant des rongeurs et des hannetons, il contribue à la régulation des ravageurs. Avec son régime alimentaire opportuniste, il s’adapte aux ressources saisonnières et locales. Dans mes Ardennes, il consomme surtout des vers de terre, des larves, des fruits secs, des petits rongeurs … et visiblement des taupes.

Un animal protégé chez nous

En Wallonie, le blaireau est une espèce partiellement protégée depuis 1992. Victime collatérale de la lutte antirabique des renards dans les années 80, il a fallu attendre longtemps avant qu’une vraie population (environ 4200 en Wallonie aujourd’hui) se réinstalle.

C’est un contraste saisissant avec la France voisine (à 5km de chez moi), où le déterrage reste autorisé. Chez nous, il est interdit de capturer, mettre à mort ou même perturber intentionnellement un blaireau. Si un blaireau s’installe chez vous, c’est légalement à vous de vous adapter, pas l’inverse.

Ce que j’en ai fait dans le design

En permaculture, on a un outil qui s’appelle l’analyse fonctionnelle. L’idée est simple: pour chaque élément du système, on liste ce dont il a besoin et ce qu’il produit. Puis on essaie de connecter les « produits » d’un élément aux « besoins » d’un autre.

Pour le blaireau, l’équation est vite faite. Ses besoins (un sol drainé, des vers de terre, la tranquillité) sont naturellement satisfaits par le bas de la prairie. Ses « produits » (aération du sol, contrôle des ravageurs – et des mulots, il y en a ! – dispersion des graines, hébergement d’autres espèces) bénéficient directement au reste du terrain.

J’ai donc choisi d’accueillir. Concrètement, ça veut dire ne pas toucher au terrier, ne pas tondre la zone immédiatement autour de l’entrée, et considérer ce coin comme une petite zone 5, un îlot sauvage dont je suis l’observatrice, pas la gestionnaire. Ce qui tombe bien, me direz-vous, puisque la législation wallonne me l’impose de toute façon. Mais autant que l’obligation légale coïncide avec la logique écologique, non?

Et si un jour il s’attaque au potager? La réponse est permaculturelle: protéger la zone sensible plutôt que de chercher à éloigner l’animal. D’ailleurs, tenter de déplacer un blaireau est illusoire: si le site est favorable, d’autres individus viendront s’installer.

Le pic épeiche: détourner le percussioniste

Un réveil matinal inattendu

trous de bardage faits par un pic épeicheUn matin, un bruit sourd et répétitif résonne sur toute la façade. En sortant, je découvre le coupable qui prend son envol: un pic épeiche occupé à creuser des trous sur le bardage en bois, et ce avec un enthousiasme déconcertant! Toute la journée, il revient, pas peureux pour un sou. Plusieurs trous apparaissent, concentrés sur les angles du mur.

Ma première réaction? Un mélange de fascination et d’agacement. L’oiseau est magnifique avec son plumage noir et blanc et sa touche rouge écarlate. Il est jeune. Mais mon bardage, lui, commence à ressembler à un gruyère.

Pourquoi il fait ça ?

Avant de réagir, j’ai fait ce que la permaculture recommande de faire en toute circonstance: j’ai observé et cherché à comprendre. J’ai fait quelques recherches aussi – ma voisine m’a d’ailleurs fourni des références très intéressantes. Merci Marylin! Un pic (épeiche ou non d’ailleurs) s’attaque à un bâtiment pour trois raisons bien distinctes et la stratégie de réponse n’est pas la même pour chacune.

pic épeiche qui tambourineLa première, c’est le tambourinage territorial. Au printemps, le pic frappe en séries incroyablement rapides (5 à 20 coups en moins d’une seconde) sur une surface résonnante pour dire « Je suis là, c’est chez moi ». En fait il tambourine très régulièrement dès le milieu de l’hiver (chez moi il a commencé en décembre) pour signaler son territoire. Un bardage en bois, surtout s’il forme une caisse de résonance, fait un amplificateur idéal.

La deuxième, c’est la recherche d’insectes. Le pic épeiche se nourrit principalement d’insectes xylophages qu’il détecte par le son et extrait du bois grâce à une langue rétractile absolument prodigieuse : elle peut se projeter à plus de 10cm au-delà du bec. Si le bardage est attaqué en profondeur avec des copeaux au sol, c’est peut-être que le pic vous rend service en signalant une infestation du bois.

La troisième, c’est l’excavation d’une loge de nidification. Le pic creuse une cavité dans le bois pour y nicher. Un travail d’au moins trois semaines. Et ces cavités, une fois abandonnées, sont réutilisées par toute une communauté d’espèces cavicoles: mésanges, sittelles, souris, lérots. Le pic est un pourvoyeur de logements sociaux pour la faune forestière.

Le pic épeiche est, comme le blaireau, une espèce protégée en Wallonie. C’est d’ailleurs celui qui est le plus facilement observable, dans toutes sortes de milieux boisés, parcs, vergers. J’en ai même un qui loge dans le petit jardin d’Uccle.

Chasser-charmer : ma stratégie en deux temps.

En permaculture, quand un animal pose problème à un endroit précis, on ne cherche pas à l’éliminer du système. On le redirige. C’est Yves Desmons, incroyable formateur aux CNB, qui m’a appris l’expression « chasser-charmer« .des CD suspendus pour chasser les oiseaux

Côté « chasser », j’ai suspendu des CD le long des deux façades attaquées. Les reflets lumineux mobiles perturbent les oiseaux. Je ne vous cache pas que ce n’est pas l’élément le plus esthétique du design; L’efficacité est réelle mais temporaire, les oiseaux finissent par s’habituer. Il faut les déplacer régulièrement pour que ça continue à fonctionner.

nichoir pour pic dans un chêneCôté « charmer », j’ai installé un nichoir dans un chêne avoisinant. L’objectif est double. Offrir au pic un site de nidification alternatif, plus attractif que mon bardage. Et maintenir sa présence sur le terrain pour continuer à bénéficier de sa beauté et de ses services. Car supprimer le pic du système, ce serait supprimer un noeud de connexions écologiques.

C’est ce que la permaculture appelle le placement relatif: on ne change pas l’animal, on change la configuration spatiale pour que ses comportements naturels s’exercent là où ils sont bénéfiques.

Les chevreuils: laisser passer un corridor vivant

Des visiteurs très réguliers

Des chevreuils traversent régulièrement le terrain des Marguerites en passant sous les clôtures. Ce n’est pas un accident. C’est un itinéraire de déplacement établi, un raccourci que les animaux empruntent entre différentes zones de leur domaine vital.

Le chevreuil est le plus petit cervidé d’Europe, environ 60 à 80 cm au garrot pour 15 à 30 kg. Et contrairement à ce qu’on imagine, il préfère se faufiler sous les obstacles plutôt que sauter par-dessus. C’est un animal d’une souplesse étonnante.

Il affectionne tout particulièrement les milieux de lisière. Pas étonnant qu’aux Marguerites, il soit chez lui. Son domaine vital n’est pas immense pour un cervidé mais il le parcourt quotidiennement selon des itinéraires préférentiels. Toujours les mêmes passages, avec une fidélité remarquable. Bloquer un point de franchissement ne fait que déplacer le problème.famille de chevreuil traversant la prairie

Pourquoi je n’ai pas colmaté les passages

Ici, ma réflexion est allée un cran plus loin que « utile ou nuisible ». Ce qui se joue avec les chevreuils se passe au-delà de mon terrain: c’est la connectivité du paysage. Mon terrain n’est pas un îlot isolé? Il fait partie d’un maillage plus large et les animaux qui le traversent sont les fils qui relient ce réseau.

La fragmentation des habitats est d’ailleurs un enjeu majeur en Wallonie. L’artificialisation des sols provoque la rupture des continuités écologiques, l’isolement des populations animales et leur appauvrissement génétique. Si des projets institutionnels sont mis en place (le projet LIFE, les ponts et corridors que vous avez déjà toutes et tous déjà rencontrés), l’aide de chaque parcelle individuelle n’est pas à négliger (une des raisons qui m’on fait rejoindre le Réseau Nature à Uccle).

En termes permaculturels, les chevreuils qui passent chez moi sont un secteur faune clairement identifié. Ma réponse l’est aussi: laisser passer. Les points de passage sont préservés. Je ne tends pas de barbelé en bas des clôtures. Les zones sensibles sont protégées individuellement par des manchons ou des clôtures spécifiques. On protège ce qui doit l’être, on laisse circuler pour le reste.

Le chevreuil, par son passage, relie les Marguerites au paysage ardennais. Il transporte des graines dans sa fourrure. Il maintient une pression de broutage légère qui, dans ma prairie, favorise la diversité floristique. Et il me rappelle, chaque fois que je le croise (et quel bonheur c’est à chaque fois) que je ne suis qu’un maillon d’un réseau bien plus vaste.

Ce que tout ça m’a appris (et ce que ça ne résout pas)

Si je devais tirer un fil rouge entre ces trois histoires, ce serait celui-ci: en permaculture, chaque élément du système remplit potentiellement plusieurs fonctions. Le blaireau aère le sol, contrôle les ravageurs et crée des habitats. Le pic signale des infestations, les régule et fournit des cavités à d’autres espèces. Les chevreuils maintiennent la connectivité écologique et dispersent des graines. Aucun de ces animaux ne remplit une seule fonction. Et chacune de ces fonctions est assurée par plusieurs éléments de mon écosystème. C’est cette redondance qui crée la robustesse.

Les haies, éléments clés du design de mes prairies, voient d’ailleurs leur utilisation par les mammifères augmenter avec leur longueur et leur densité naissante. Plus on crée de corridors, plus la faune circule, plus le système s’enrichit.

Il faut toutefois rester honnête. Ce que je vous raconte ici, ce sont mes observations, pas une étude scientifique. La permaculture manque encore cruellement de scientifiques prêts à se pencher sur l’impact réel de nos designs sur la faune sauvage. Ce que je veux dire c’est que « j’observe, j’ajuste, je fais de mon mieux ». Je – nous les permacultrices et permaculteurs – ne savons pas tout. La permaculture n’est pas une recette miracle mais une façon de commencer à se poser les bonnes questions. Et parfois, la meilleure réponse est « observe encore ».

Habiter un terrain vivant

La faune sauvage des Marguerites n’est pas un décor. C’est de la permaculture à l’action. C’est un réseau d’interactions vivantes qui me rappelle chaque jour que le terrain ne m’appartient pas exclusivement. Le blaireau était là avant moi. Le pic épeiche (ou sans doute ses parents) tambourinait sur les chênes avant le bardage. Et les chevreuils empruntaient leur corridor avant les piquets de clôture.

La permaculture m’offre un cadre pour penser ces cohabitations non comme un problème à résoudre mais comme des relations à cultiver. Cela prend du temps, cela demande de l’observation et une bonne dose d’humilité. Parfois ça demande quelques CD suspendus.

Mais si je devais résumer en une phrase ce que j’ai appris c’est celle-ci: La question n’est jamais « comment se débarrasser de cet animal » mais « quelle fonction remplit-il ici et comment l’intégrer au design »? »

Et parfois, la meilleure réponse c’est de ne rien faire du tout.

Toutes les très belles photos d’animaux ont été prises par Félicien Cordy d’Houdremont. Merci à lui !

Envie d’aller plus loin ? Je propose des formations en permaculture tout au long de l’année, de l’initiation d’une journée au parcours complet de design. La faune sauvage, l’analyse sectorielle et le placement relatif font partie des outils que nous explorons ensemble.

Et si vous n’êtes pas encore prêt·e, commencez par observer. Votre jardin, vos visiteurs à plumes et à poils, les traces dans l’herbe au petit matin. C’est le premier principe : observer avant d’agir. Le reste vient après.

 

 

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