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Chroniques de la vie rurale – Coup de coeur lecture

Le livre Chroniques de la vie rurale de Susan Fenimore Cooper lu par une formatrice en permaculture

Susan Fenimore Cooper : quand une naturaliste oubliée nous apprend à regarder

Susan Fenimore Cooper est restée dans l’ombre de son père, le célèbre romancier du Dernier des Mohicans. Ce qu’on retient d’elle ? Qu’elle était sa secrétaire. Qu’elle était une philanthrope. Sur son parcours d’écrivaine, rien ou pas grand-chose. Pourtant, en 1851, elle publiait un journal de nature d’une modernité saisissante. Ce livre m’a accompagnée pendant quelques semaines et je voudrais vous partager pourquoi il me touche tant.

L’art de regarder

Pendant douze mois, une année, Cooper observe et note. Les oiseaux qui reviennent, les fleurs qui s’ouvrent, les tempêtes, les premières gelées. Ce qui me frappe, c’est la qualité de ce regard. Elle ne se contente pas de décrire, elle cherche à comprendre. Elle pose des questions, reconnaît ses ignorances, s’émerveille de ce qu’elle découvre.

« Il existe certainement une bonne raison, que l’on aimerait connaître, et qu’ont sans doute découverte les savants en la matière ».

Cette humilité donne au texte une véracité étonnante. Pas de leçons ni de certitudes. Juste une envie de partager ce qu’elle voit, une curiosité généreuse.

une illustration d'Aubudon dans le livre Chroniques de la vie ruraleLes Editions Klincksieck, qui ont dirigé cette première traduction française, ont fait le choix judicieux d’accompagner ce texte des illustrations de Jean-Jacques Audubon. À une époque où les naturalistes dessinaient des animaux empaillés dans des poses artificielles, lui observait les oiseaux dans leur écosystème. Ses planches montrent des scènes vivantes : un oiseau en chasse, un autre nourrissant ses petits, un troisième en plein vol. Aubudon partage avec Cooper le même refus du naturalisme de vitrine. Ce qui les passionne, c’est le mouvement du vivant qui se déploie. Ce qui les anime, c’est la patience du temps long de l’observation.

Susan Fenimore Cooper a été éduquée à la botanique et à l’ornithologie à New-York mais aussi en Europe (France, Suisse, Italie). Son écriture reflète cette éducation pointue à la fois scientifique et poétique. Dans ces Chroniques, elle compare sans cesse la nature américaine à celle du Vieux Continent. Pour nous, Européen.ne.s, ces parallèles offrent des repères précieux. Je me suis surprise à faire l’exercice. Cooperstown : 42°N, 377m d’altitude, climat continental humide (Köppen Dfb). Mon coin de Belgique : 49°N, 393m, climat tempéré océanique (Köppen Cfb). Sept degrés de latitude d’écart, des altitudes presque identiques et pourtant des étés et des hivers si radicalement différents. La géographie devient soudain concrète, vivante.

Ce qu’elle voit, ce que nous ne voyons plus

Parmi ses observations, nombreuses et documentées, il y en a une qui a particulièrement retenu mon attention :

« L’orée d’un vieux bois offre un sol propice aux fleurs ; la terre y est généralement plus riche, le soleil y est ressenti avec davantage d’intensité. On peut rencontrer en ces lieux toute une société panachée de plantes. »

En permaculture, on appelle cela l’effet de lisière : ces zones de transition entre deux écosystèmes qui concentrent et augmentent la biodiversité. David Holmgren en fera l’un de ses douze principes de conception… 120 ans plus tard ! Cooper l’avait compris, intuitivement, par la seule observation.

Ce qui m’a aussi beaucoup émue, c’est sa façon de célébrer les fleurs sauvages (et elle en décrit d’innombrables). Nous sommes tellement habitué.e.s aux inflorescences spectaculaires de nos jardins aménagés que nous ne voyons plus ce qui pousse au bord des chemins.

« Elles s’épanouissent avec une liberté et une grâce simple et modeste qui feront toujours le désespoir des jardiniers car, malgré toute l’ingéniosité humaine, aucun art ne peut les imiter. »

Je ne peux m’empêcher ici de penser à Gilles Clément ou à Piet Oudolf, ces paysagistes stars qui tentent de retrouver cette beauté-là. Cooper, elle, se contentait de l’admirer. C’est peut-être une leçon : avant de vouloir reproduire, apprendre à voir.

Une autre anecdote m’a fait comparer nos deux mondes à deux cents ans d’intervalle. Cooper constate qu’autour d’elle, et bien que nous soyons « à la campagne », peu d’adultes et d’enfants connaissent le nom des plantes. Cela ne vous rappelle rien? « Ils peuvent citer 20 marques rien qu’au logo mais sont incapables de reconnaître 3 arbres par leurs feuilles ! » Susan Fenimore Cooper attribue la faute aux dénominations latines, trop abstraites et dans une langue méconnue. Elle plaide pour des noms qui reflètent non seulement la beauté des fleurs mais aussi les caractéristiques des plantes.

En tant que formatrice, je salue évidemment toute aide mnémotechnique. Mais l’enjeu dépasse la botanique et la pédagogie. Car au fond, comment protéger ce qu’on ne sait pas nommer ?

Ce qui disparaît

Nous sommes à la fin des années 1840 dans le nord des États-Unis. Le chemin de fer avance, les forêts reculent, la chasse ne connaît aucune limite. Cooper observe ces transformations civilisationnelles avec une inquiétude qui résonne étrangement au présent.

« On pourrait penser qu’une certaine prévoyance à l’égard des forêts relèverait du bon sens. Pourtant…ils (les hommes) semblent avoir oublié la valeur des forêts. »

Et cette phrase, que j’aimerais voir affichée dans certaines administrations et entreprises : « La disparition d’un seul groupe d’arbres suffit souvent à détruire l’harmonie de tout le paysage ». L’éthique permaculturelle de « Prendre soin de la Terre » est déjà là, formulée avec précision.

Cooper, en grande amatrice d’ornithologie, nous parle aussi de deux oiseaux alors si nombreux qu’ils semblaient envahissants : le pigeon migrateur et la conure de Caroline (le seul perroquet des régions tempérées d’Amérique du Nord). Tous deux seront exterminés en quelques décennies. Elle note également le déclin de certaines populations d’oiseaux, la disparition de la grande faune dans la région. Ces signaux d’alerte, que nous appelons aujourd’hui des « indicateurs biologiques », n’ont pas été entendus. Lire ces lignes avec ce que nous savons aujourd’hui est douloureux.

Prendre soin des humains aussi

Susan Fenimore Cooper ne se contente pas d’observer la nature. Elle regarde aussi les humains, et notamment ceux que la colonisation a chassés. Elle écrit sans détour qu’en à peine 50 ans, « L’homme blanc a rasé la forêt, chassé les animaux sauvages et les Indiens pour en faire un village, des fermes et des champs à l’européenne. » Il aura suffi de 50 ans pour effacer un monde.

Ce souci des premières Nations, ce regard critique sur la colonisation, c’est ce que l’éthique de la permaculture nomme Prendre soin des Humains. De tous les humains. Cooper l’avait compris avant que le concept ne soit formulé par Bill Mollison.

Mais elle sait aussi voir ce qui fonctionne. Les pages consacrées à la récolte du sirop d’érable comptent parmi les plus belles du livre. Ce savoir-faire transmis par les Amérindiens illustre qu’on peut prélever sans détruire. Cooper s’émerveille d’un fait en apparence paradoxal « Les érables entaillés pendant 50 ans semblent tout aussi luxuriants que ceux qui restent intacts. » Une prospérité née du respect des rythmes du vivant et d’un prélèvement ponctuel pour les besoins humains. Inutile de dire que je me pose la question de ce respect en regardant les rayons de sirop d’érable des supermarchés…

Et puisqu’on aborde le sujet des cycles, j’ai envie de souligner la manière qu’à Cooper de décrire comment les cycles naturels structurent la vie collective. Le retour des rouges-gorges au printemps mobilise tout le village, la récolte de la sève devient un campement improvisé, les frimas de l’hiver font sortir les traineaux et patiner sur le lac. Productivité et convivialité se mêlent. On retrouve là l’esprit même des permablitz, ces chantiers collectifs où l’on recrée des liens autour d’un projet commun.

Une voix à (re)découvrir

Walden est sorti 4 ans après Chroniques de la vie rurale. Tout le monde connaît Thoreau. Presque personne ne connaît Susan Fenimore Cooper. Je vous l’accorde, Thoreau est sans doute plus littéraire, plus construit. Mais Cooper offre autre chose : un témoignage brut, quotidien, où se côtoient savoir scientifique et émerveillement personnel. On sent l’humus sous ses pas, le froid du matin, l’excitation de la première fleur qui éclot.

Et puis, ne nous voilons pas la face : c’est une femme. Et en 1850, cela ne favorisait pas la postérité.

Quelques pépites

Au fil des pages surgissent des découvertes inattendues. Connaissez-vous le monotrope uniflore ? Une plante entièrement blanche, sans chlorophylle, qui parasite les champignons. Une plante fantôme. Et l’observation de ces aurores boréales en plein été ? A vivre au Nord, j’en avais oublié qu’à 42°N il fait nuit à 20h30 le 21 juillet ! Mais aussi, l’histoire de Sinter Klaas, importé par les colons hollandais, et qui deviendra le Santa Claus américain. Enfin, la curieuse origine de la Saint-Valentin hollandaise (à découvrir dans le livre, je ne vous en dirai pas plus).

Et finalement…

Chroniques de la Vie Rurale m’a rappelé pourquoi j’aime passer du temps dehors. Pourquoi je note les premières floraison (ou plus souvent, je les photographie), pourquoi je guette les oiseaux (le grand recensement 2026 est tout proche – participez-y), pourquoi je m’efforce de comprendre mon coin de terre.

Lecture de Chroniques de la vie rurale par une permacultrice

On évoque souvent les grands noms masculins qui ont inspiré la pensée écologique. Il serait temps d’y ajouter des voix comme celle de Susan Fenimore Cooper. Celles de femmes qui observaient, comprenaient, alertaient, bien avant que ces préoccupations ne deviennent audibles.

La permaculture n’est pas née par génération spontanée et n’a rien inventé. Elle a remis des mots sur ce que des personnes comme Cooper savaient depuis longtemps. Il est temps qu’on l’entende.

Le livreChroniques de la vie rurale, journal d’une naturaliste américaine, par Susan Fenimore Cooper, collection De Natura Rerum, Editions Klincksieck, 2025

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