Le feu et la sécheresse ont été les deux faits marquants de mon été aux Marguerites

Heureusement, je n’ai pas eu de flammes sur le terrain ! Mais ce qui s’est passé dans ma région m’a fait réfléchir. Fin juillet, la Croix-Scaille s’enflamme. Mi-août, ce sont 100 hectares qui brûlent à Monthermé. Ces deux endroits sont à environ 10 km de chez moi. Ce ciel rose-orangé, cette fumée qui ressemble à un brouillard dans lequel je me réveille. Cela a ravivé une peur bien précise : et si ça brûlait dans la forêt avoisinante, qu’est-ce qui survivrait sur mon terrain ?
Mon terrain en pleine sécheresse
Ce n’est pas la première fois que je parcours mes presque 3 hectares par un été sec. Souvenez-vous de 2022. Mais c’est la première fois que je les regarde autrement. Cette année, en plus de la sécheresse, s’est ajouté le risque réel d’incendie. Mon village n’est plus une zone à risque sur une carte du Géoportail, c’est un lieu rattrapé par les extrêmes climatiques.
Mon village, c’est Bellefontaine. Comme son nom l’indique, la fontaine de Saint-Furcy y coule depuis des siècles. Oui mais, cette eau-là, elle coule en bas, dans les vallons. Jamais sur ma parcelle. Bien sûr, je ne l’ignorais pas en m’installant. Mais cet été j’ai vécu ce que cela signifiait concrètement en regardant les prairies roussir et le sol devenir poussière.
Un terrain qui n’a pas de capital eau
Le terrain des Marguerites n’a pas d’eau à lui. Sa seule ressource, c’est celle qui vient du ciel. Et c’est là que se situe le problème.
Sous la terre végétale, à moins de 40 cm, il y a du schiste, une roche qui ne laisse quasi rien passer. Je ne peux pas non plus compter sur une nappe qui remonterait un peu ou une réserve souterraine qui amortirait les moments secs. Ce terrain repose sur ce qu’on appelle savamment un « aquiclude », une roche qui peut retenir de l’eau en profondeur sans jamais la restituer : rien ne remonte, rien ne peut y être capté pour compenser le manque en surface.
Comme on peut l’imaginer, ça change la donne : pour les Marguerites, ce n’est pas juste qu’il n’a pas plu, c’est que je n’ai nulle part où aller chercher en cas de manque.
Une crête, une pente : et si on relisait le passé ?
Le terrain descend du Nord au Sud, depuis une crête presque plate jusqu’à une pente de aussi raide que celle qu’on signale sur les routes par un triangle rouge. Sur toute sa longueur, il perd 20 m de hauteur. C’est approximativement deux maisons superposées !
On imagine toujours les Ardennes boisées, mais toutes les cartes, qui remontent jusqu’à 1777, et la mémoire des anciens du village sont catégoriques : une grande partie de mon terrain a toujours été réservée à la culture. La forêt était réservée aux pentes les plus raides, en bas de la parcelle. Pas besoin d’un logiciel pour le comprendre : sur une pente forte l’eau glisse et érode ; sur le plat, elle a le temps de s’infiltrer.
Oui mais, si dans sa généralité cela s’est avéré exact sur le terrain, il faut tout de même relever quelques particularités qui nuancent le tableau.
Le bas de mon terrain est bordé d’arbres et de haies juste avant de plonger d’un bon mètre cinquante dans une chavée (un chemin creux) puis de se précipiter tout raide et droit vers le ruisseau du vallon. A cet endroit, l’eau qui coule le long de ce schiste en plaques s’arrête un instant grâce au système racinaire et hydrate donc cette bande bien plus que la pente ne pourrait le laisser paraître.
C’est cette logique que j’ai appliquée sur toute la pente du terrain. J’ai planté des haies le long des courbes de niveau : même si le Keyline design en tant que méthode a peu d’intérêt ici, son principe de travail sur les courbes de niveau, lui, en a.
Pourquoi la végétation a tenu, les leviers de la permaculture
La prairie a jauni. Mais les haies sur courbes de niveau sont restées vertes.
Comment ça fonctionne, en fait ? Sur mon terrain, l’eau qui s’infiltre dans le sol ne descend pas vers une nappe. Elle glisse de côté, vers le bas de la pente, coincée entre les feuillets de schiste. Un peu comme de l’eau qu’on verserait sur un livre fermé : elle glisserait le long des pages plutôt que de traverser l’épaisseur. C’est pour ça que je ne retrouve jamais de flaque nulle part, même après de très grosses pluies. L’eau s’infiltre directement et fuit le terrain.
Il faut donc que je la ralentisse, que je la capte. Et quoi de mieux que le sol lui-même pour ça ? En plantant mes haies le long des courbes de niveau, je place les racines perpendiculairement au sens de l’eau. Elles plongent à cet endroit précis et récupèrent ce qui glisse. Une sorte d’obstacle, en somme.
Ces haies, je les ai aussi d’abord paillées, puis j’ai laissé les herbes non fauchées à leur pied. Ces deux façons de travailler le sol interceptent l’eau et la gardent plus longtemps avant qu’elle ne poursuive sa route.
Pas plus d’eau n’a été reçue sur le terrain. Juste plus d’eau retenue.
Au jardin-forêt, rien n’a été arrosé et pourtant tout est resté vert. Ce n’est pas un miracle, c’est l’application de stratégies empruntées à la fois à la permaculture et à la syntropie. J’y ai planté de manière très dense, en plusieurs strates superposées. Mais aussi des arbres sacrificiels, des bouleaux, taillés drastiquement tous les ans, qui offrent ombre et paillage. Je pratique le chop and drop : je coupe et je laisse la biomasse sur place. Cette couche organique non seulement nourrit le sol mais surtout protège la vie qu’elle abrite et l’eau qu’elle retient.
Au final, le sol du jardin-forêt reste humide beaucoup plus longtemps que, par exemple, la bande enherbée qui sert de chemin. Un sol humide, c’est une végétation qui reste verte et gorgée d’eau. Cela ne s’enflamme pas comme de l’herbe sèche ou des arbres roussis.
Ce que ma dernière formation m’a apporté
Avant de suivre la formation avec Fabian Féraux, je voyais mon terrain de manière encore trop théorique. J’avais, bien sûr, observé tout ce que je vous raconte ici. Mais je me disais que j’avais sans doute loupé un aspect. Que, comme n’importe quel versant, j’allais forcément trouver le moyen de récolter le ruissellement de surface, de ralentir l’eau dans des fossés ou des baissières, voire la stocker dans une mare.
C’est ce qu’enseigne la méthode du Keyline Design de Yeomans, que toute bonne permacultrice connaît par cœur. Mais c’est sans compter que cette méthode est conçue pour des terrains où l’eau se concentre en surface. J’étais loin du compte !
La formation m’a donc obligée à sortir mes observations et mes intuitions du flou. La question n’était pas comment je détourne l’eau, mais bien comment je peux la retenir là où elle se trouve : sous mes pieds. D’où les haies sur courbes de niveau, les chemins qui suivent ce même tracé, le couvert permanent et tout ce qui va rendre ce sol plus capable de retenir l’eau. Chez moi, ça ne sert à rien de travailler sur le relief.
Du simple au double
La formation m’a également mise face aux réalités chiffrées. Il a fallu que je me repenche sur la question du stockage. Il y a de l’eau qui tombe sur mon terrain, beaucoup même : 1311mm/an. Il y a aussi des toitures capables de la récolter. Mais seulement la moitié est réellement raccordée à des citernes.
Sur le papier, l’écart entre ce que je récolte et ce que j’utiliserai quand ce lieu sera habité en permanence va du simple au double. Mais jusqu’à présent, la pluie revenait avec suffisamment de régularité pour que je n’y prête pas attention. Cet été, cet écart est devenu une réalité de terrain et une problématique à gérer autrement que sur ma feuille Excel.
Le futur n’est plus hypothétique
J’ai toujours fait partie de celles et ceux qui voient le changement climatique comme un futur certain. Les extrêmes de cet été ne sont pas une exception. C’est un aperçu de ce qui nous attend pour la plupart des étés à venir.
Ce que ces observations et réflexions m’ont appris, c’est de savoir où se situent les fragilités de mon terrain : un tiers sud qui sèche et s’érode plus vite que le reste, un stockage d’eau deux fois trop petit pour l’usage à venir. Elles m’ont aussi amené une réponse à la question que je me posais sous le ciel enfumé de l’été qui se termine : Ce qui survivrait n’est pas une question de chance. Ce qui survivrait c’est ce que j’aurai pris le temps de concevoir et de planifier avant qu’il ne soit trop tard.
La question de l’eau est centrale. Celle de la prévention incendie également. D’ailleurs les deux se rejoignent : un sol qui retient l’eau nourrit une végétation qui reste humide. Une plante humide doit d’abord perdre cette eau avant de pouvoir brûler, ce qui réduit le risque qu’elle s’enflamme. Nous n’avons pas encore cette culture de la prévention dans nos contrées. Il est grand temps de s’y mettre : une gestion des parcelles boisées, des fauchages qui cassent la continuité du combustible, des choix d’espèces végétales moins inflammables, feuillus plutôt que résineux. Il reste beaucoup à faire.
Et c’est ce à quoi je m’attelle depuis septembre : éliminer les sources de risque sur le terrain, augmenter les surfaces de captation d’eau et … sensibiliser, par l’exemple, aux dangers qui viennent et à la manière de s’y préparer.
Envie d’aller plus loin ? Ma formation Concevoir un jardin nourricier et résilient est peut-être faite pour vous. Nous y explorons ensemble comment lire un espace, travailler avec le sol vivant et concevoir avec le vivant plutôt que contre lui. Parce qu’un terrain qui résiste à la sécheresse, ça se prépare avant l’été.










