Observer et Interagir : comprendre le premier principe de permaculture
Le principe « observer et interagir » est le premier des douze principes de permaculture formulés par David Holmgren. C’est la porte d’entrée de tout design permaculturel — et pourtant, c’est un principe qu’on croit souvent comprendre sans en saisir toute la profondeur. Si « observer » semble accessible, « interagir » reste flou pour beaucoup. Que signifie vraiment ce principe observer et interagir, et comment le mettre en pratique ?
La permaculture est un apprentissage permanent. À chaque rentrée des formations chez Cense Equivoc, je me remets à l’ouvrage, retravaillant et actualisant mes contenus de cours. Cette année, je me suis penchée sur les principes de base de la permaculture.
Ce que je constate, formation après formation : ces principes ne sont ni un acquis, ni un réflexe, même après de nombreux mois de pratique. Trop souvent, ils sont perçus comme des « checklists » à compléter lors du processus de design — plutôt que comme la matrice même de ce design.
J’ai moi-même tendance à faire certains raccourcis faciles, par manque de temps ou de capacité à me poser pour réfléchir. Revenir aux bases m’a permis de mieux incarner ces principes. J’ai donc décidé de partager certaines réflexions ici. Et comme tout bon design commence par les fondations, je débute par le premier des 12 principes de conception d’Holmgren.
Observer et interagir : deux verbes d’action, pas un slogan

Ce qui me frappe d’emblée : il s’agit de deux verbes d’action, pas de principes abstraits. Observer. Interagir. Deux gestes concrets, deux postures à adopter face au monde.
Si « observer » est une action qui s’avère fastidieuse pour nombre de mes contemporains — habitués à « swiper » sans vraiment se poser de questions — le terme semble au moins directement compréhensible. Observer = regarder avec attention, non ?
Et bien non. Selon le Larousse, observer c’est « examiner attentivement quelque chose, quelqu’un afin d’analyser, de comprendre, d’étudier ». Nous n’observons donc pas qu’avec nos yeux, mais avec tous nos sens et notre intelligence. Observer, c’est remarquer que les limaces ne ravagent qu’un seul de vos trois plants de courgettes — et se demander pourquoi celui-là. C’est sentir que la réunion d’équipe du lundi a une tout autre énergie que celle du vendredi. C’est noter que votre voisine arrose son jardin tous les soirs alors que le vôtre, paillé, reste humide.
Observer : la première moitié du principe
Bill Mollison a posé les bases de cette approche dans son Permaculture: A Designers’ Manual (1988). Pour lui, la philosophie derrière la permaculture est celle « d’une observation prolongée et réfléchie plutôt que d’une action prolongée et irréfléchie » (of protracted and thoughtful observation rather than protracted and thoughtless action).
Le monde qui nous entoure est plein d’exemples de personnes qui agissent sans avoir vraiment observé comment le soleil se déplace, comment l’eau s’écoule, comment le vent souffle. Lire le paysage pour comprendre les motifs préexistants — ceux créés par la nature et par l’usage ancestral du territoire — est le fondement du design en permaculture. Les designs devraient émerger de ce qui existe déjà plutôt que d’être une imposition sur le territoire.
Avec une observation appropriée, nous réalisons que nulle part n’est une page blanche. Chaque lieu a une histoire. C’est pourquoi l’exhortation classique en permaculture est d’observer son terrain pendant un an avant de placer des éléments permanents — le temps de voir passer les quatre saisons, de comprendre où l’eau stagne en hiver, où le soleil tape en été, quels animaux traversent le terrain.
Interagir : la dimension négligée
C’est là que les choses se corsent. Si l’observation est assez bien expliquée dans les formations, l’interaction reste souvent nébuleuse. Qu’est-ce que cela signifie exactement ?
Selon le Larousse, interagir c’est « avoir avec quelque chose d’autre une action réciproque ». Le mot-clé ici est réciproque. Interagir n’est pas simplement « agir ». C’est agir avec, pas agir sur. La nuance est fondamentale.
L’interaction crée un pont entre l’observation et l’action. Elle est itérative : vous effectuez un changement, vous observez les résultats, vous ajustez. « Se contenter d’observer ne fait rien arriver. Se contenter d’agir peut rendre les problèmes de plus en plus grands. Nous devons équilibrer les deux », écrit Holmgren.
L’art de l’intervention minimale
Puisque nous avons affaire à des systèmes complexes, ce principe suggère une approche prudente : effectuer la plus petite intervention nécessaire pour produire le changement souhaité, puis observer attentivement les résultats.
C’est le contraire de notre réflexe culturel qui consiste à « faire quelque chose » — de préférence quelque chose de visible, de mesurable, d’impressionnant. L’interaction en permaculture, c’est plutôt l’art du levier bien placé : trouver le point où une petite action peut déclencher un grand effet.
L’interaction s’inscrit dans un processus cyclique : énoncer un problème ou un défi, considérer des options réalistes, mettre en œuvre la meilleure option, observer les résultats, réfléchir à ce qui a été appris, reformuler le problème et recommencer. Ce cycle n’est jamais terminé. L’interaction n’est pas un moment ponctuel mais une conversation continue.
Observer et interagir avec les humains
Ce premier principe ne s’applique pas qu’aux jardins. Il offre une grille de lecture pour tout système complexe — y compris les groupes humains.
Dans un collectif, observer signifie prendre le temps de comprendre les dynamiques existantes avant d’intervenir. Qui parle ? Qui se tait ? Quelles sont les tensions sous-jacentes ? Quels sont les talents présents, les ressources disponibles, les fragilités ? Trop souvent, nous arrivons dans un groupe avec nos solutions toutes faites, sans avoir pris le temps de comprendre ce qui existe déjà.
Et interagir ? C’est accepter que notre présence modifie le système. Que nous ne sommes pas des observateurs neutres mais des participants. Que la relation nous transforme autant qu’elle transforme l’autre.
Mollison lui-même posait une question fondamentale qui peut être formulée de deux façons : « Que puis-je obtenir de cette terre ou de cette personne ? » ou bien « Qu’est-ce que cette terre ou cette personne a à donner si je coopère avec elle ? » La première approche, selon lui, mène à la guerre et au gaspillage ; la seconde, à la paix et à l’abondance.
L’intimité comme principe de design
Cette dimension humaine de l’interaction se retrouve dans ce que certains appellent la « permaculture financière ». Jennifer English Morgan, du Financial Permaculture Institute, parle d’intimité : la relation entre consommateurs et producteurs crée une responsabilité mutuelle. Dans un contexte local, les consommateurs peuvent voir les pratiques de production directement — cette connexion construit la confiance.
On retrouve cette idée dans le mouvement des Villes en Transition, initié par Rob Hopkins. Après une première expérimentation à Kinsale en Irlande avec ses étudiants en 2005, Hopkins a lancé la première Transition Town formelle à Totnes en Angleterre en 2006. Contrairement aux approches économiques qui proposent une solution « taille unique », une économie permaculturelle commence par les spécificités d’un lieu et d’un peuple — exactement comme un designer permaculturel observe un site avant d’intervenir.
Observer et interagir: une vision systémique au-delà du visible
Ce qui me fascine dans ce premier principe, c’est qu’il nous invite à regarder au-delà de l’évident.
Imaginez un jardinier qui ne regarderait que le rendement en kg/m² de son potager sans jamais observer la santé du sol, la biodiversité, la consommation d’eau ou son propre bien-être. Ce serait une observation partielle et trompeuse. C’est pourtant exactement ce que nous faisons quand nous réduisons la santé d’une économie au PIB, ou la réussite d’un projet au seul critère financier.
Kate Raworth, économiste britannique, a développé la théorie du Donut (2017) qui traduit parfaitement cette vision systémique. Le Donut définit un plancher social (12 besoins humains fondamentaux) et un plafond écologique (9 limites planétaires). Entre les deux se trouve l’espace sûr et juste pour l’humanité — l’équivalent de la « zone de design » en permaculture.
Raworth nous rappelle aussi que dans la nature, rien ne croît indéfiniment. La croissance peut être une phase saine de la vie, mais les systèmes qui réussissent sont ceux qui grandissent jusqu’au moment où il est temps de mûrir et de prospérer autrement. Un écosystème mature — comme une forêt ancienne — ne croît plus en biomasse totale, mais augmente en complexité, en diversité et en résilience. N’est-ce pas aussi ce que nous cherchons pour nos communautés humaines ?
Le principe observer et interagir : La porte d’entrée du design
Ce premier principe est vraiment la porte d’entrée pour le design, quelle que soit la méthode de conception que l’on adopte. Il précède tous les autres et les irrigue.
Mais au-delà du design, le principe « observer et interagir » n’est-il pas la porte d’entrée pour notre compréhension fine de tout environnement, naturel ou social ? Comment agir sans comprendre ? Comment comprendre sans observer ? Et comment observer vraiment si nous n’acceptons pas d’entrer en relation — d’interagir — avec ce que nous observons ?
C’est peut-être là le cœur de ce principe : l’observation n’est jamais neutre. Observer, c’est déjà être en relation. Et cette relation nous transforme autant qu’elle transforme ce que nous observons.
Alors ? Prêt·e·s à mettre ce premier principe en action ?
Je vous propose un petit exercice : choisissez un espace de votre quotidien — votre jardin, votre quartier, votre équipe de travail, votre famille. Pendant une semaine, observez-le vraiment. Notez ce qui change selon l’heure, la météo, le jour de la semaine, l’humeur des uns et des autres. À la fin de cette semaine, posez-vous une question : quelle petite interaction pourriez-vous avoir avec ce système ? Pas une grande transformation — juste un geste modeste mais bien placé. Observez ce qui se passe. Recommencez.
C’est ça, la permaculture. Un dialogue permanent avec le vivant — qu’il soit végétal, animal ou humain.
Pour aller plus loin :
- Holmgren, David. Permaculture: Principles and Pathways Beyond Sustainability (2002)
- Holmgren, David. L’essence de la Permaculture (téléchargeable gratuitement – attention la version anglaise a été mise à jour en 2020)
- Mollison, Bill. Permaculture: A Designers’ Manual (1988)
- Raworth, Kate. La Théorie du Donut. L’économie de demain en 7 principes. Plon, 2018
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